un grand lit en bois avec couverture satinée et amoncellement de bibelots kitchissimes sur la commode...
C'est un style.
Un séisme a secoué la société haïtienne il y a quelques mois, et il n’a rien à voir avec celui du 12 janvier. L’une des dernières lois votées par le parlement avant la déclaration de l’Etat d’urgence (qui implique donc plus de Parlement), est celle sur la paternité responsable. Le but de cette loi est de contraindre les parents à être responsable de leurs enfants, au final cela concerne surtout les pères. En gros, les enfants illégitimes auront enfin une reconnaissance et les mères pourront obtenir des compensations financières après que leur coup d’un soir ce soit barré. Quand on sait qu’environ 65% des enfants naissent hors mariages dont la majorité de relation adultérine, on peut penser que cette loi aura des conséquences importantes sur la société haïtienne. Ici la fidélité est un concept assez flou, surtout si l’un des époux vit aux USA ou au Canada. Malheureusement, les femmes voient dans le fait d’avoir un enfant, le seul moyen de garder un homme.
Et puis même si elles ont été des pionnières (ou plutôt des cobayes) dans le test de la pilule contraceptive, aujourd’hui les moyens de contraceptions sont limités. En ce sens, la vague religieuse n’aide pas beaucoup : abstinence avant le mariage, discours sur le fait qu’on ne doit pas gaspiller la précieuse semence…
J’ai passé un après-midi assez médical. En allant rendre visite aux infirmières US et néerlandaise basées pour quelques mois ici, j’ai fait la connaissance des deux enfants dont elle s’occupe. La première est Luciana dans un état de déshydratation comme j’ai rarement. Elle respire difficilement, sa saturation s’effondre parfois et son cœur bat à un rythme impressionnant. Elle est probablement comme cela depuis quelques temps mais sa mère vient d’accoucher alors elle ne peut pas quitter la maison (c’est la règle ici) et le père est souvent très imbibée. Elle est hydratée et médicamentée par sonde gastrique. L’autre s’appelle Ivner mais moi je l’appelle Ivner Button parce qu’il ressemble à Benjamin Button bébé. Il ressemble à un nourrisson de quelques semaine mais a déjà 3 mois, une peau toute fripée, très claire, et à la pelade. Il a yuen touffe de cheveu derrière comme s’il était indien. Sa mère très malade (qui avait été annoncée morte une semaine avant) vient d’être testée positive pour le SIDA et il y a de fortes chances que le petit bonhomme le soit aussi.
Mais le plus fort a été mon premier accouchement. La mère avait 44 ans et c’était sa 6ème grossesse. Elle habite en haut du bassin versant mais l’accouchement s’annonçant difficile, elle a été transportée ici. Elle disait avoir des contractions depuis 4h du matin soit 12 h avant son arrivée ici. Me voilà donc transformée en assistante, tenant la serviette prête à recevoir le bébé. On a sorti la ventouse car ici, les conditions d’hygiène ne permettent pas de faire de césariennes. J’ai commencé à m’inquiéter quand la mère a commencé à saigner. La tête a réussi à sortir mais les épaules coinçaient. On a même fait mettre la mère debout par terre en espérant que la gravité aiderait. Après de nombreux efforts, le bébé a été délivré et me voilà à soutenir la tête de cette petite chose pendant qu’on lui faisait un massage cardiaque et la respiration artificielle. Au bout de nombreuses minutes, nous avons dû nous rendre à l’évidence, la petite fille était morte-née. Quelques mots pour réconforter la mère, et à ce moment toute les amis et familles qui l’accompagnaient commencent à raconter leur problèmes médical pour qu’on les traite, sans même un répit ou du recueillement, sui d’une remontée acide, qui d’une infection urinaire. Et là il faut décrypter (créole puis français)
- le cœur qui brûle = remontée d’acide
- l’estomac = les poumons
- les poumons = le foie
Vous avez compris ? Et évidemment pour se soigner, il faut des médicaments ; il faudrait les voir recevoir les petites pilules comme des bonbons.
Dans ce genre de cas se pose ensuite le problème du corps. la mort fait peur ici et on craint par-dessus tout le retour des morts qui hantent les vivants s’ils ne sont pas satisfaits. Les funérailles se doivent donc d’être grandioses et pas question d’une cérémonie toute simple. Les funérailles sont un poste de dépenses aussi important que l’écolage et les familles s’endettent pour çà. Sauf que les familles très pauvres préfèrent éviter ces dépenses et laissent le corps sur place (les morts sont en général ramenés à leur lieu de naissance même s’il est mort à des centaines de kilomètres. Le père qui avait dit vouloir partir avec le corps a finalement changé d’avis. Nous nous retrouvons avec le corps. Je passerais les détails sur quel est le meilleur moyen de se débarrasser d’un cadavre.
Alors bien sûr c’est une histoire triste mais au final avec déjà cinq bouches à nourrir, quel avenir aurait eu cette petite fille ?
Aujourd’hui c’est Noel en avril. Une équipe de missionnaires de
Et mois je suis chiche (et oui ils ont gardé cet expression en créole) car je refuse de faire la charité, sachant que je peux faire autant de bien que de mal et refusant de rendre ces gens encore plus assistés qu’ils ne le sont. Et pourtant comme ils le disent, Jésus faisait la charité, damned ils m’ont démasqué.
Et pourtant je vais vous démontrer qu’une charité même bien construite a des effets pervers.
Doudou à 16 ans mais il est en 6ème, pourtant c’est un excellent élève sauf que lorsqu’on est malade ou qu’on ne peut pas payer pendant toute année, et bien on doit repiquer. Des américaines se sont prises d’amitié pour lui et face à ses capacités, essayent depuis un an de le faire venir aux USA pour faire ses études. Un an pour trouver des mécènes aux USA et un an de notre côté à nous battre pour qu’il obtienne un passeport. Si Doudou a pu aller à l’école cette année c’est parce que les Américaine ont payé pour sa scolarité. Elles lui ont aussi offert une paire de chaussures dont il prend bien soin car ce sont les seules qu’il a. Car les parents ont décidé que puisque Doudou était sponsorisé par les Américaines et bien elles devaient être en moyen de parvenir à tous ses besoins. Résultat, ils n’achètent plus rien pour lui et ses frères et sœurs sont jaloux de lui.
Depuis que je suis hébergée chez Isabelle et Jacques, mes fin d’après-midi et mes soirées ne se passent plus devant l’ordinateur mais à jouer, donner le biberon et coucher les 2 filles dont ils s’occupent.
La plus grande, Chiwel (ou Shewell, enfin de tout façon vous l’écrivez comme vous le voulez) vient de fêter ses un an. Elle est arrivée chez les Jourdan le 17 février lorsque sa mère, sidéenne et en phase terminale, a décidé de rentrer chez elle pour mourir (tradition ici). Son père serait aux Bahamas et aucun oncle ou tante ne semble vouloir s’occuper d’elle. De plus, il y a de fortes chances qu’elle ait elle aussi le SIDA, alors du coup, elle a atterrit ici. Elle était à l’hôpital avec sa mère depuis novembre, livrée à elle-même dans les couloirs. Le docteur en charge de l’hôpital, s’est prise d’affection pour cette petite et a l’intention de l’adopter (elle a déjà adopté 3 haïtiennes) mais elle beaucoup de problèmes en ce moment et personne ne sait vraiment ce qui va advenir d’elle. Jacques et Isabelle partent mi-avril et cette petite va encore changer de bras alors qu’elle est très attachée à Isabelle. Et si finalement, le docteur ne veut pas d’elle, elle ira à l’orphelinat mais plus elle grandit, plus ses chances d’être adoptée diminuent.
Elle a sûrement souffert de la malnutrition de sa mère pendant la grossesse. Elle a ensuite été trimballée de nourrice en nourrice qui lui ont fait une réputation de pleureuse incessante. C’est sûr qu’avec 3 biberons par jour, elle devait pleurer de faim. Depuis qu’elle est chez Jacques et Isabelle, tout va bien. Elle a beaucoup de retard mais les médecins disent qu’il s’agit plus d’un retard moteur que mental. Elle commence à attraper des choses avec ses doigts. Mais pour rattraper son retard, elle doit être stimulée. Le père a accepté de la placer à l’adoption et miraculeusement tous les papiers officiels étaient disponibles (sauf le certificat de décès de sa mère). Jacques et le père l’ont amené à un orphelinat sur Port de Paix, en espérant qu’elle soit adoptée vite…
Il y a 4 priorités pour l’accueil des déplacés :
- l’eau
- la nourriture
- l’éducation
- le travail
Impulsé par le gouvernement et soutenu par les bailleurs, le gouvernement haïtien a demandé à ce que l’aide alimentaire provienne le plus possible de la production nationale.
Mais dans tout système il y a des irréductibles non pas gaulois mais américains cette fois-ci.
Bruce a fait venir un avion chargé de ration militaires américaines pour venir en aide aux déplacés dans la zone.
Le concept des rations alimentaires est d’avoir des petites portions mais très calorifique ; ce qui est à peu près l’inverse de la façon de manger des haïtiens qui avalent des quantités énormes. Les rations sont très variées avec 24 menus dont le menu 23 dont j’ai hérité (car je suis à prêt tout moi aussi une réfugiée dans le NO) : poulet avec ses pâtes et sa sauce au pesto, yamee (miam miam anglais).
Je me pose donc beaucoup de questions sur l’utilisation de ces rations par les déplacés avec des goûts très différents de leurs habitudes (les lentilles des distributions alimentaires se retrouvent automatiquement sur le marché car les Haïtiens n’aiment pas trop çà). Et que dire de la composition du repas avec entrée, plat, dessert et boisson, classique pour nous mais jamais vu encore dans le NO.
Mais comment les déplacés vont-ils préparer ces bons petits plats ? pas de soucis, les notices sont écrites dessus : tu mets de l’eau dans le sachet magique mais attention, tu dépasses pas le trait et là pouf pouf, réaction chimique, çà chauffe, tu mets ton plat et tu peux déguster après quelques minutes. Petit rappel : ici on cuisine au charbon de bois en utilisant des sachets plastiques comme couvercles de marmite. Et en plus quand bien même tu tomberais sur quelqu’un sui sait déchiffrer les instructions (je n’ose pas parler de savoir lire), c’est en anglais of course !!!!
Comment quelqu’un qui vit depuis 25 ans dans le NO peut me regarder dans les yeux avec toute la conviction du monde en m’assurant que les gens vont manger ces rations ???
Mais après tout qu’attendre de plus de quelqu’un qui refuse de distribuer du riz haïtien sous prétexte qu’on n’est pas sûr de sa qualité alors que de bons produits OGM américains et pas chers sont disponibles ???
Rassurez-vous, la moitié de ces rations sont en fait pour lui et sa femme : réserves stratégiques en cas de nouveau séisme ou cyclones. Ouf, on respire…